Chine & IA

Intelligence artificielle: l’expérience chinoise

| mise à jour
par Philippe Cudré-Mauroux

Professeur à l’Université de Fribourg et chercheur reconnu en Big Data et en intelligence artificielle, Philippe Cudré-Mauroux a accompagné cet automne une mission du Conseil fédéral en Chine. Il revient sur ses visites témoignant des avancées du pays en matière d’IA.

Plus que toute autre technologie, l’intelligence artificielle (IA) a bouleversé les processus internes des géants de l’informatique ces dernières années, principalement grâce à l’application de techniques de machine learning alimentées par d’énormes jeux de données. Mais, alors que les géants du web tels que Google s’affichent dorénavant comme «AI first» (i.e., ils se voient avant tout comme des compagnies d’intelligence artificielle), la transformation de notre société via l’IA ne fait que commencer.

La Chine a bien compris le potentiel de ces technologies; comme déjà évoqué dans ICTjournal, elle a pour ambition de devenir la première puissance en IA d’ici 2030. L’IA fut justement un des points forts de la dernière mission économique et scientifique du Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann en Chine, en septembre dernier. Ayant été invité à participer à sa délégation en tant qu’expert IA, j’ai eu le plaisir de revenir dans ce pays que je connais un peu, ayant travaillé à Pékin pour Microsoft Research Asia il y a une dizaine d’années et ayant co-organisé une conférence internationale à Shanghai en 2010. Retour d’expérience en quelques visites clés.

SenseTime: le nouveau savoir-faire chinois résumé en une start-up

La première visite nous amène au Q.G. pékinois de SenseTime. Même à l’échelle de la Chine, SenseTime fait figure d’exception: une start-up évaluée à plus de 6 milliards de dollars, fondée en 2014 par un professeur de la nouvelle – mais déjà très réputée – Université Chinoise de Hong Kong. Dans un anglais parfait, le CHRO de SenseTime George Huang nous présente les produits de sa société, tous découlant directement de l’IA. Surveillance automatique de foules, détecteurs de fatigue pour les chauffeurs, logiciels de conduite autonome ou de retouche d’images en temps réel, la liste est longue et impressionnante.

Au-delà de l’aspect commercial, la capacité de SenseTime à innover, mais également à recruter des talents et à publier dans les meilleures conférences scientifiques, laisse un observateur académique tel que moi rêveur. La start-up a engagé plus de 200 docteurs en IA. Elle a aussi publié 43 papiers dans les meilleures conférences scientifiques de son domaine (CVPR et ICCV) l’année passée, mieux que Google ou Facebook, et loin devant les entreprises et startups européennes.

Démonstrations technologiques à Shanghai

La deuxième visite nous emmène à Shanghai, le poumon économique du pays. Peut-être un cran en dessous de SenseTime au niveau de l’innovation, DeepBlue Technologies (nommée en référence à un des premiers succès d’IBM en IA) n’en est pas moins convaincante au niveau commercial. Les démonstrations de robots autonomes venant apporter des rafraîchissements aux employés via un simple clic ou de kiosks automatisés à la Amazon Go s’enchaînent sans heurt. Quid de la capacité computationnelle nécessaire à l’entrainement des réseaux de neurones sous-jacents à tous ces produits? «Nous développons maintenant nos propres GPUs, assure un des responsables de l’entreprise, c’est plus sûr dans le contexte des tarifs douaniers américains».

Départ ensuite vers la Shanghai International Automobile City. L’idée de ce centre est simple mais efficace: réunir sur un seul site les chercheurs, les constructeurs et les équipementiers automobiles afin de créer les véhicules de demain. Après une conférence présentant les principes du centre, place à la pratique avec des road-tests d’une Tesla Model X de et de son concurrent local, la NIO ES8. Le véhicule chinois, doté d’un assistant intelligent placé au centre du tableau de bord, navigue de manière autonome et fluide dans la circulation dense de Shanghai. Je demande au passage le niveau d’autonomie du véhicule. «3.5», clame avec fierté l’ingénieur chinois qui nous accompagne.

La dernière visite nous emmène en périphérie, dans le centre de logistique dernier-cri de JD.com, l’un des géants de la vente en ligne et un pionnier des techniques d’IA. Aucun appareil photographique ou smartphone n’est permis dans ce centre où l’entièreté de la chaîne logistique est automatisée, via une série de robots aux tailles et aux formes variées qui fourmillent de concert pour identifier, regrouper puis emballer de manière totalement autonome les commandes des utilisateurs. Isolés au milieu de cette flotte de robots, les quelques humains veillant au bon fonctionnement du processus paraissent incongrus face au ballet incessant des machines.

La Chine, nouvelle puissance de l’IA?

Comme souvent avec mes expériences chinoises, ce voyage aura finalement débouché sur plus de questions que de réponses. Comment la Suisse, minuscule face à la Chine mais possédant des université et PMEs de pointe, peut-elle collaborer au mieux avec ce nouveau géant? Quelle sera in fine l’impact de la politique américaine sur l’émancipation technologique du pays? Comment l’humain peut-il trouver sa place dans ce nouveau monde orchestré par des robots, des modèles et des algorithmes? Une chose est sûre: la Chine se profile actuellement comme la seule alternative crédible à l’hégémonie américaine dans ce secteur clé. Espérons que le Vieux Continent, qui fut par le passé le berceau de nombreuses avancées significatives en IA, saura rattraper son retard et créera dans les mois à venir de nouvelles plateformes pour soutenir l’innovation et l’entreprenariat dans ce domaine.

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