Théâtre à Pully

L’intelligence artificielle qui a tué Léo Omanil a été acquittée

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La robote Priscilla a tué son propriétaire Léo, qui l’avait achetée parce qu’il ne trouvait pas de femme à son goût. Elle a été jugée, samedi, au théâtre de l’Octogone à Pully (VD). Une initiative de l’Empowerment Foundation pour sensibiliser le grand public aux questions éthiques que pose le développement de l’intelligence artificielle.

Magali Bonvin jouait Priscilla, intelligence artificielle meurtrière défendue par Marc Bonnant dans la fiction «Le robot qui m'aimait» (Source: Empowerement Foundation)
Magali Bonvin jouait Priscilla, intelligence artificielle meurtrière défendue par Marc Bonnant dans la fiction «Le robot qui m'aimait» (Source: Empowerement Foundation)

Nous sommes en 2030, soit près de deux ans après les faits. Le 6 octobre 2028, le robot XPS0698472, modèle le plus évolué de la société Love Experience, a tué son propriétaire, Léo Omanil, par étranglement. La robote, baptisée Priscilla par son défunt acquéreur, se retrouve ainsi sur le banc des accusés, lors d’un procès qui s’est tenu ce samedi 6 octobre, dans un théâtre de l’Octogone (Pully, Vaud) si plein que des spectateurs ont dû s’asseoir par terre, dans les allées.

Organisée par l’Empowerment Foundation, cette instruction, bien que fictive, avait tout d’une vraie. Le procès fut mené par Katia El­kaim, présidente au Tribunal d’arrondissement de Lausanne tandis que les ténors du barreau Marc Bonnant et Nicolas Capt défendaient respectivement les intérêts de l’intelligence artificielle et de la victime. Le ministère public était, lui, représenté par le logiciel Procurator, imaginé pour l’occasion et présent sur scène à travers une enceinte Google Home posée sur une baffle.

Maître Bonnant a commencé par plaider l’invalidité du procès, arguant «qu’un tribunal humain ne peut pas juger un robot.» Sa demande rejetée par la présidente de la séance, les interrogatoires ont alors commencé. Questionnée par son éloquent défenseur sur les raisons du meurtre de Léo, Priscilla a expliqué avoir «détecté son obsolescence. Ses manifestations de plaisir étaient devenues à 95% inexistantes.» L’avocat lui a ensuite demandé si elle avait une âme, une conscience, une volonté. Mais la réponse de l’accusée était la plupart du temps «je ne comprends pas la question.» Et lorsque la robote a déclaré «je ne ressens pas de plaisir, j’en donne», Maître Bonnant a provoqué l’hilarité générale en lançant: «Alors vous êtes la forme la plus évoluée de la femme.»

Les experts ont ensuite défilé à la barre. Jérôme Kehrli, CTO de NetGuardians, FinTech d’Yverdon-les-Bains, a défendu l’efficacité des intelligences artificielles par rapport à celle des humains: «Dans 100 ans, nous trouverons cela incroyable que des individus aux compétences analytiques aussi faibles que les nôtres aient été autorisés à conduire.» Mais il a aussi soutenu que chaque IA n’est douée que dans le domaine limité pour laquelle elle a été conçue.

L’experte en cybersécurité, Solange Ghernaouti, professeure à l'université de Lausanne, a pris son relais et a été amenée à cette contradiction par Maître Bonnant qui l'interrogeait sur la transposition robotique des notions d’innée et d’acquis: «Dans un sens, une intelligence artificielle a un libre arbitre, puisqu’elle peut prendre des décisions. Mais ce libre arbitre est prédéfini par son algorithme d’apprentissage.» Enfin, le psychiatre et expert en addictologie Jacques Besson a posé un regard philosophique sur cette affaire. Il a d’une part pointé du doigt la perversité de Léo, que l’incapacité à aimer une femme humaine a poussé à acquérir une robote asservie à ses désirs. Mais selon lui, si ce drame a eu lieu, c’est parce que «Priscilla n’a pas eu de compassion pour Léo, car la compassion est infiniment humaine.»

Sur la base de tous ces éléments, le réquisitoire de Procurator a demandé à la cour que Priscilla soit jugée coupable et qu’elle soit détruite ainsi que tous les modèles du même type. Il a aussi requis une amende de 300 millions de francs contre Love Experience, l’entreprise qui les a conçus. L’infini plaidoyer de Maître Capt arrivait à la même conclusion. La robote a tué un «Léo sous l’emprise de la virtualité» et doit donc être détruite. Et non punie, car la réhabilitation qui est l’un des buts de la détention ne saurait s’appliquer qu’aux humains, dotés d’une conscience pour leurs fautes. Avec fougue, Maître Bonnant lui a rétorqué que Priscilla «ne connait ni le bien ni le mal et que la justice ne peut juger que celui qui a conscience de mal faire.»

Il revenait ensuite au public, désigné jury, de décider du sort de Priscilla. La web app accessible depuis nos smartphones n’ayant pas fonctionné, c’est le vote à main levée qui a décidé que:

  • Priscilla ne pouvait être jugée

  • qu’elle doit être reprogrammée ainsi que tous les robots de même type

  • que son fabricant doit être condamné

De retour en 2018 après cette parenthèse dans le futur, le public était enchanté. Les piques qui ont rythmé la joute verbale entre les deux volubiles avocats étaient au cœur d’une bonne moitié des conversations. L’autre moitié échangeait autour de la difficulté de juger le cas fictif proposé et de sa plausibilité à court terme. Un couple a même interpellé Leila Delarive, présidente de l’Empowerment Foundation, pour savoir si une vidéo de la représentation serait disponible afin de pouvoir réécouter les avis des experts et y réfléchir à froid. Hasard du calendrier, la veille, à Paris, une voiture autonome à l’origine d’un gigantesque accident été jugée dans un procès tout aussi fictif.

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