Monde du travail 4.0

«Certaines entreprises en font trop avec l’agilité»

par Oliver Schneider (traduction: Yannick Chavanne)

Chercheuse active en Suisse et spécialisée dans la numérisation du monde du travail, Sarah Genner explique dans une interview comment le mobile, les espaces de travail partagés et l'automatisation transforment les entreprises et conviennent mieux à certaines catégories d’employés.

Sarah Genner, chercheuse spécialisée dans les médias numériques, la numérisation et le monde du travail 4.0.
Sarah Genner, chercheuse spécialisée dans les médias numériques, la numérisation et le monde du travail 4.0.

Vous avez récemment annoncé l'avènement du «monde du travail 4.0» dans la NZZ. Expliquez-nous ce concept?

Une grande partie de l’économie admet que nous sommes dans la quatrième vague d'industrialisation, d'où l'abréviation 4.0. Cette quatrième vague fait référence à une transformation numérique de divers secteurs de l'économie sous l’impulsion des technologies Web. Dès les années 60, la troisième vague était déjà impactée par l'informatique et l'électronique. Le concept de «numérisation» n’a donc fondamentalement rien de neuf. Mais le Web, les appareils mobiles et le cloud ont créé des possibilités complètement inédites pour le monde du travail en termes de mobilité et de flexibilité. D’autres termes à la mode liées au monde du travail 4.0 incluent le Big Data, l'intelligence artificielle, les algorithmes et l'Internet des objets.

Qu'est-ce qui change pour les employés?

Les possibilités d'organiser son travail de façon autonome, au niveau de son agenda et du lieu, se sont considérablement accrues. De nouveaux espaces de collaboration se créent, apportant une nouvelle forme de liberté. Mais cette transformation ne va pas sans risque, à cause des possibilités d’accès constant aux outils numériques, ainsi que de l’accélération du rythme de travail et de la surcharge d'information. Dans ce contexte, les compétences d'autogestion et de fixation des objectifs deviennent cruciales. Ceux qui aiment s’adapter à des changements rapides vivent ainsi une période enthousiasmante. Mais pour d'autres types de personnalité, qui recherchent stabilité et sécurité, c’est une évolution plus difficile à gérer.

Pouvez-vous donner un exemple du rôle joué par le digital dans la transformation du monde du travail?

De nombreuses entreprises n'attribuent plus de postes de travail fixes aux employés car ils disposent de smartphones et d’ordinateurs portables. Les entreprises créent des zones: zones de meeting, zones de travail calme, zones pour passer des appels téléphoniques. Collègues, équipes et supérieurs ne se trouvent plus nécessairement dans le même bureau et cela nécessite davantage de flexibilité en termes de temps et d'espace, mais aussi davantage d'autogestion. Ces postes de travail mobiles génèrent du stress chez les personnes introverties mais, au contraire, stimulent les personnes extraverties.

Cela fait longtemps que la technologie façonne notre quotidien et notre façon de travailler. Pourquoi le monde du travail ne change en profondeur que maintenant?

L'histoire de l'industrialisation montre que beaucoup de choses changent en permanence. Les premières automatisations datent des métiers à tisser à cartes perforées, vers 1800. La machine à vapeur, les chaînes de montage et l'électronique ont entraîné des bouleversements majeurs dans le monde du travail et impulsé l'urbanisation. Et aujourd’hui, ce sont surtout les technologies Web et les appareils mobiles qui façonnent notre quotidien et nos façons de travailler. Nous pouvons être connectés presque n'importe quand et n'importe où pour communiquer et accéder à des documents privés ou professionnels. Les technologies numériques génèrent également d'énormes quantités de données, dont l'utilisation et la commercialisation entraînent également des changements.

Quelles sont les formes d'organisation et de leadership adaptées au besoin du monde du travail 4.0?

C’est une question qui fait débat. Certains soulignent qu'un bon leadership présente les même caractéristiques à l'ère numérique qu’à l'ère analogique: fixer des objectifs clairs et des priorités, donner l'exemple, encourager la participation des employés et forger leur estime de soi. Mais pour d'autres, la numérisation bouleverse tout et il convient d’emprunter à l'industrie du logiciel des méthodes de gestion de projet telles que Scrum ou des modèles d'organisation tels que l’Holacracy. Personnellement, je pense que la transformation numérique demande aux managers d’établir des priorités, de limiter le flot d'informations et de parvenir à créer un lien d’identification fort avec le travail, l'équipe et l'entreprise. Cela exige un engagement ferme pour faire en sorte qu’un travail fasse sens.

Les firmes suisses ont-elles besoin d'une nouvelle culture d'entreprise?

Je pense qu’il est impossible de répondre à cette question de façon générale. Certaines entreprises font preuve d'un peu plus d’ouverture aux nouvelles technologies, méthodes de travail et aux nouveaux modèles économiques. D'autres en font trop avec l’agilité et se restructurent en permanence.

Certaines personnes ont de l'expérience avec les technologies numériques, tandis que d’autres éprouvent des difficultés avec ces technologies. Quel est l'impact de cette fracture numérique sur le monde du travail?

Ces «disparités numériques» peuvent poser des difficultés aux entreprises. Je l'ai vécu moi-même il y a dix ans dans mon ancienne entreprise, lorsqu'un employé plus âgé a dû être congédié parce qu'il refusait d'utiliser certains logiciels à la place de la méthode analogique qu’il connaissait. Des employés plus jeunes et beaucoup moins bien payés ont alors dû faire son travail.

Comment combler ces disparités?

En proposant des formations et en promouvant la nécessité d’apprendre tout au long de la vie. En outre, les cadres devraient comprendre que tout le monde n’est pas capable de tout faire et qu’il convient de former des équipes de façon appropriée.

Quelle est votre position sur la question controversée de savoir si la numérisation et l'automatisation détruisent, modifient ou créent de nouveaux emplois?

Les trois points de vue correspondent à la réalité. Les vagues d'automatisation ont toujours détruit des emplois dans l'histoire industrielle. En parallèle, cela crée davantage d'emplois dans d'autres domaines. Historiquement, l'apparition de nouvelles technologies a conduit à une plus grande demande en main-d'œuvre, à une productivité accrue et à des salaires plus élevés. Mais aussi à une distribution de plus en plus inégale des bénéfices. Ces inégalités croissantes me préoccupent plus que le chômage potentiel causé par la numérisation. En Suisse, plus de 10% d'emplois à plein temps supplémentaires ont été créés au cours des dix dernières années.

Que doivent faire les entreprises et les politiques pour faire face aux risques liés au monde du travail 4.0?

Le plus grand risque serait que notre économie soit dépassée sur le plan technologique. Investir dans l'éducation, la formation et l'innovation est donc central. Les entreprises devraient aussi prendre des mesures concernant d'autres risques tels que la surcharge d'informations et les risques relatifs à la santé.

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