Conférence sur les marchés publics IT 2026

Comment les marchés publics IT s’adaptent-ils aux nouveaux défis numériques?

par René Jaun et NetzKI Bot et traduction/adaptation ICTjournal

Cinq ans après l’entrée en vigueur de la loi révisée sur les marchés publics, la Confédération tire un bilan globalement positif. Mais la souveraineté numérique continue de poser des défis aux marchés publics IT. Dans le même temps, l’IA ouvre de nouvelles possibilités.

La conférence IT Procurement Conference 2026 s'est tenue dans le bâtiment Vonroll de l'Université de Berne. (Source : Theodor Diedenhofen)
La conférence IT Procurement Conference 2026 s'est tenue dans le bâtiment Vonroll de l'Université de Berne. (Source : Theodor Diedenhofen)

La conférence 2026 sur les marchés publics informatiques (IT-Beschaffungskonferenz 2026) a réuni près de 400 participants sur le site vonRoll de l’Université de Berne. Organisé pour la 15e fois par l’Institut Public Sector Transformation de la Haute école spécialisée bernoise (BFH), l’événement est devenu «une petite tradition», selon Thomas Myrach, directeur du département Information Management de la BFH. Matthias Stürmer, directeur de l’institut et modérateur, y voit pour sa part le signe d’un «intérêt toujours aussi large» pour la manifestation.

Stratégie d’acquisition: sur la bonne voie, mais sous pression

Cette 15ème édition intervenait également cinq ans après l’entrée en vigueur, début 2021, de la révision totale de la loi fédérale sur les marchés publics (LMP). Parallèlement, la Confédération lançait alors la mise en œuvre d’une stratégie d’acquisition sur dix ans.

Dans son intervention, Pierre Broye, directeur de l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL), a dressé un bilan intermédiaire globalement positif: la mise en œuvre est «sur la bonne voie», a-t-il déclaré. L’objectif consiste à s’éloigner d’une pratique d’adjudication principalement axée sur les prix pour accorder davantage d’importance à la qualité, à la durabilité et à l’innovation. Cette dernière se reflète aussi dans de nouvelles possibilités offertes par les procédures. «Il ne s’agit pas seulement de savoir ce que nous achetons, mais aussi comment nous l’achetons», a souligné le directeur de l’OFCL. Les processus d’acquisition sont par ailleurs appelés à devenir plus numériques, standardisés et conviviaux.

La prise en compte accrue de la durabilité est jugée positivement par les acteurs concernés. En période de contraintes financières, il n’est toutefois pas facile de justifier les coûts supplémentaires de solutions plus durables ou innovantes, a relevé Pierre Broye. Pour les achats durables, il recommande d’adopter une perspective à plus long terme, notamment en tenant compte des coûts sur l’ensemble du cycle de vie. Il est en revanche particulièrement difficile de défendre l’innovation lorsque des projets échouent.

L’harmonisation des marchés publics présente encore un important potentiel d’amélioration. Aux trois échelons de l’Etat, de nombreux services adjudicateurs autonomes appliquent des méthodes de travail différentes et ont des besoins distincts. Aucun organisme ne peut simplement imposer une pratique uniforme aux autres acteurs. Les approches et plateformes communes ainsi que les échanges entre la Confédération, les cantons, les communes et les associations professionnelles sont donc d’autant plus importants.

Pierre Broye a également abordé plusieurs autres défis. Les nouvelles exigences en matière de protection des données, de sécurité de l’information et de cybersécurité augmentent notamment la complexité et le coût des appels d’offres. Il constate aussi de premiers effets liés à l’IA: le nombre de questions adressées par les soumissionnaires aux services adjudicateurs a nettement augmenté, ce qui accroît leur charge de travail. «L’IA peut aussi poser des questions stupides», a-t-il commenté. «En tant que service adjudicateur, notre réponse ne doit pas être du même niveau.»

La souveraineté numérique gagne en importance

La souveraineté numérique constitue un autre défi. Face aux évolutions géopolitiques actuelles, cette question gagne en importance pour la Confédération. L’administration ne dispose toutefois «ni de l’ensemble des compétences IT nécessaires ni des infrastructures requises» et dépend donc d’acteurs privés. «Ce domaine évolue extrêmement rapidement et il est coûteux», a ajouté Pierre Broye.

Le directeur de l’OFCL plaide dans ce contexte pour une application flexible et pragmatique de la loi. «Le cadre doit être flexible et il doit le rester», a-t-il insisté.

Plus tard dans la journée, Daniel Markwalder, délégué du Conseil fédéral à la transformation numérique et à la gouvernance de l’informatique, a approfondi la question de la souveraineté numérique. Il a évoqué les nombreux avantages des services cloud, tout en mettant en garde contre les risques d’abus qui les accompagnent. «D’une part, la dépendance technologique augmente; d’autre part, la probabilité qu’elle soit exploitée augmente elle aussi.»

Daniel Markwalder a présenté les directives contraignantes en matière de souveraineté numérique entrées en vigueur au sein de l’administration fédérale fin 2025. Elles constituent selon lui «une étape importante vers une administration fédérale plus indépendante sur le plan technologique». L’administration travaille également concrètement à renforcer sa souveraineté numérique. Dans ce contexte, le délégué a notamment mentionné le projet «Boss» (automatisation bureautique à l’aide de logiciels open source). La Confédération travaille sur ce projet depuis début 2025 et pourrait prochainement franchir une nouvelle étape, a laissé entendre Daniel Markwalder.

Quand l’IA rencontre les marchés publics

Les intervenants d’une session thématique ont montré que l’intelligence artificielle pouvait apporter davantage aux procédures d’acquisition que des questions, pertinentes ou non. Mathis Kretz, cofondateur de Bespinian, a présenté une solution d’IA développée par son entreprise pour parcourir de manière automatisée la plateforme de marchés publics Simap. L’outil analyse rapidement les derniers appels d’offres et identifie, selon des critères préalablement définis, les projets les plus intéressants pour l’entreprise. L’intervenant a souligné que l’IA aide à prendre des décisions plus efficacement, sans remplacer l’expertise humaine.

Les services adjudicateurs peuvent eux aussi recourir à des outils d’IA. «Grâce à la numérisation, il est possible de réduire considérablement la charge de travail des personnes chargées des achats», a expliqué l’avocat Christoph Schärli. Ces outils ne peuvent toutefois être exploités que si les données des offres reçues sont structurées et donc lisibles par machine.

En Suisse, de nombreuses procédures d’acquisition semblent encore se dérouler sur papier ou sous forme électronique, notamment au moyen de documents PDF. Des processus entièrement numériques pourraient pourtant améliorer la qualité des données, économiser des ressources et ouvrir de nouvelles possibilités, de l’automatisation des appels d’offres et de la préparation des offres à leur évaluation. «Il ne s’agit pas simplement de transposer l’ancien processus dans un PDF, mais de tenir compte de la numérisation lors de l’adaptation du processus», a résumé Christoph Schärli.

La loi et l’ordonnance ne définissent encore que partiellement les exigences de fond applicables aux outils numériques d’appel d’offres, de soumission et d’évaluation, aux enchères électroniques ainsi qu’aux systèmes d’acquisition dynamiques. L’avocat a toutefois tracé une limite claire concernant le pouvoir d’appréciation. Les services adjudicateurs disposent en effet d’une certaine marge d’appréciation dans le choix d’une offre, au-delà des critères objectivement mesurables. Christoph Schärli a illustré ce principe avec deux bières: un consommateur peut comparer leur teneur en alcool ou en calories, mais le choix de celle qu’il préfère relève de son appréciation personnelle.

Lors de l’adjudication d’un marché, les décisions relevant de ce pouvoir d’appréciation ne peuvent pas être contestées devant les tribunaux, a expliqué Christoph Schärli. Mais «le pouvoir d’appréciation n’est protégé que s’il est exercé par le service adjudicateur». Selon lui, ces décisions ne devraient donc être prises ni par des algorithmes ni par des consultants externes.

Dans la troisième intervention de cette session, Dominik Scherrer, consultant chez CSI Consulting, a partagé son expérience de l’acquisition de solutions d’IA. «La plupart du temps, nous n’achetons pas une IA, mais un système qui comprend des composants d’IA», a-t-il précisé. De nombreux éléments de ces systèmes sont déjà connus des services adjudicateurs, comme les interfaces utilisateur, les interfaces techniques et les bases de données. Les prompts, l’orchestration, l’inférence et l’évaluation constituent en revanche de nouveaux composants. Concernant le choix d’un modèle d’IA, le point de départ est généralement un modèle générique existant, que le fournisseur adapte ensuite en fonction des exigences.

Il est important de définir précisément les cas d’usage souhaités ainsi que les contraintes liées à la protection des données, à l’exploitation et à la sécurité de l’information, a expliqué Dominik Scherrer. Ce n’est qu’ensuite qu’il est possible de déterminer la taille du modèle de langage à acquérir et l’environnement dans lequel il peut fonctionner. En raison des exigences strictes en matière de protection des données, les modèles de langage populaires d’OpenAI ou d’Anthropic sont généralement écartés, selon l’intervenant. «Il nous reste les modèles open source et open weight», qui fonctionnent le plus souvent sur des infrastructures cloud suisses.

Le développement de nouvelles fonctionnalités constitue un défi particulier lors de l’acquisition de solutions d’IA. Les services adjudicateurs sont notamment appelés à convenir avec le fournisseur du moment auquel un changement de modèle peut intervenir, de ses modalités et des contrôles à effectuer au préalable.

«Lorsque vous avez acquis l’IA, le voyage commence: il ne s’arrête pas avec l’achat», a résumé Dominik Scherrer. Il a néanmoins souligné que de nombreux principes restent inchangés: «Il existe énormément de méthodes que nous avons apprises dans le cadre des achats IT et qui restent applicables. Vous n’avez donc pas besoin de réinventer la roue.»

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