Comment la Suisse peut gagner du terrain dans la course à l'IA
La Suisse conserve de solides atouts en matière de numérisation, notamment grâce à ses infrastructures et à son système éducatif. Les intervenants du Swiss Telecommunication Summit ont toutefois mis en garde contre plusieurs fragilités: le manque d’investissements, les dépendances technologiques et une réglementation jugée trop contraignante.
«Suisse connectée ou forteresse numérique?» C’est autour de cette question que s’est tenue l’édition 2026 du Swiss Telecommunication Summit, organisé par l’Association suisse des télécommunications (Asut). L’événement a réuni les principaux acteurs du secteur afin de débattre de souveraineté numérique, d’intelligence artificielle et de compétitivité.
En ouverture, la présidente d’Asut, Judith Bellaiche, a expliqué que l’objectif était d’aborder «les tensions croissantes entre le modèle de réussite suisse et le besoin grandissant de sécurité vis-à-vis de l’étranger». Elle a mis en garde contre tout repli sur soi en établissant un parallèle avec Constantinople. Les imposantes murailles de la cité constituaient, selon elle, «le système de défense le plus moderne et le plus sophistiqué de son époque». Elles ont pourtant fini par céder face à «de nouvelles technologies, de nouvelles tactiques et de nouveaux rapports de force».

«On ne fait pas avancer le progrès en se repliant sur soi-même», a poursuivi Judith Bellaiche. «La prospérité, l’innovation et le savoir naissent de la mise en réseau. Le succès de la Suisse repose précisément sur cette ouverture, le multilatéralisme et des relations gagnant-gagnant. Il est difficile d’imaginer que nous renoncions à ces facteurs de réussite.»
Une relation sous tension
Après Judith Bellaiche, l’ambassadrice des États-Unis en Suisse et au Liechtenstein, Callista Gingrich, a elle aussi vanté les mérites de l’ouverture et de la coopération internationale. Elle a souligné l’étroite collaboration technologique entre les États-Unis et la Suisse, rappelant que de nombreuses entreprises américaines avaient choisi le pays comme site de recherche et développement. Elle a également salué le rôle de l’EPFL, de l’ETH Zurich et des autres hautes écoles dans l’innovation et le transfert de technologies.

Le discours a toutefois laissé apparaître que les relations entre Berne et Washington ne sont pas exemptes de tensions. Si l’ambassadrice s’est félicitée de l’accord commercial conclu en novembre 2025, par lequel la Suisse s’est engagée à ne pas instaurer de taxe sur les services numériques et à favoriser les flux transfrontaliers de données, elle a également abordé les critiques suscitées par le Cloud Act américain. Pour rappel, cette loi autorise les autorités américaines, dans certains cas, à exiger l’accès aux données détenues par des entreprises américaines, y compris lorsqu’elles sont stockées à l’étranger. En Suisse, elle alimente depuis plusieurs années les inquiétudes des défenseurs de la protection des données et nourrit la méfiance à l’égard des fournisseurs technologiques américains.
Selon Callista Gingrich, le Cloud Act repose sur les principes de l’État de droit, de la transparence et des garanties procédurales, ce qui le distingue fondamentalement des pratiques des régimes autoritaires. L’ambassadrice a par ailleurs critiqué les initiatives visant à considérer les entreprises technologiques américaines «comme des menaces potentielles plutôt que comme des partenaires de confiance». «Nous nous opposons aux mesures à motivation politique qui empêchent les entreprises américaines de concurrencer équitablement sur les marchés du cloud et des infrastructures numériques», a-t-elle déclaré, avant d’ajouter: «L’exclusion n’est pas synonyme de souveraineté. Elle constitue simplement une autre forme de dépendance.»
Cette relation parfois délicate entre la Suisse et les États-Unis a constitué l’un des principaux thèmes de la journée. Carla Bünger, cofondatrice et vice-présidente de Phoenix Technologies, a ainsi raconté qu’une livraison de matériel américain destiné à l’IA avait été brusquement bloquée lorsque les autorités avaient appris que son entreprise envisageait également d’utiliser des modèles chinois. Si la situation a depuis été régularisée et les composants finalement livrés, cet épisode a mis en évidence, selon elle, un «risque de concentration» auquel l’entreprise a réagi en diversifiant désormais ses fournisseurs entre les États-Unis, la Chine et le Japon.
À ses côtés, Christian Sager, responsable des accords internationaux à l’Office fédéral de la justice, a présenté les travaux en cours visant à élaborer un cadre juridique suisse compatible avec le Cloud Act. Il a rappelé que l’Australie et le Royaume-Uni disposent déjà d’accords de ce type avec les États-Unis, lesquels définissent notamment les conditions dans lesquelles les autorités américaines peuvent demander l’accès à des données stockées à l’étranger ainsi que les garanties applicables en matière de droits fondamentaux et de protection des données. Il a toutefois souligné que le droit suisse diffère de celui de ces deux pays. Quant à un éventuel accord entre la Suisse et les États-Unis, il a estimé que celui-ci pourrait voir le jour d’ici à 2029.
Deux représentants de grands groupes technologiques américains ont également répondu aux préoccupations européennes en matière de souveraineté numérique: Rudhra Adhin, Principal Technologist Digital Sovereignty chez Oracle, et Philippe Rogge, Worldwide Public Sector & Sovereignty Leader chez Microsoft. Tous deux ont insisté sur l’autonomie dont disposent leurs filiales européennes. Rudhra Adhin a notamment expliqué que les contrats de travail des collaborateurs européens d’Oracle contiennent des clauses leur permettant de ne pas exécuter certaines instructions émanant des États-Unis, comme une demande d’arrêt des serveurs. Philippe Rogge a, pour sa part, assuré que Microsoft utiliserait tous les recours juridiques à sa disposition afin de garantir la continuité de ses services et de s’opposer à toute interruption imposée.
Pour plus de rythme et d’innovation
La souveraineté numérique est restée au cœur des discussions tout au long de la journée. Lors de la table ronde réunissant les CEO des opérateurs télécoms, Christoph Aeschlimann, CEO de Swisscom, s’est risqué à une définition: «Pour nous, cela signifie comprendre nos dépendances, pouvoir décider nous-mêmes comment les gérer et garder le contrôle sur les chaînes d’approvisionnement et les données.» André Krause, CEO de Sunrise, a abondé dans ce sens: la souveraineté numérique ne signifie pas l’autonomie, mais la capacité d’action. Cette capacité devient toutefois plus difficile à préserver pour certaines technologies, dans un contexte de tensions géopolitiques. Max Nunziata, CEO de Salt, a pour sa part souligné que l’objectif devait être de créer une «connectivité numérique». Selon lui, les dépendances critiques doivent être identifiées, contrôlées de manière stratégique et gérées. Cela n’est possible, selon lui, qu’avec des personnes «à l’aise avec la technologie, capables de comprendre ces enjeux».
Les trois CEO se sont montrés réservés au sujet de la consultation en cours sur la loi sur les télécommunications, par laquelle la Confédération entend notamment obliger les opérateurs à diversifier davantage leurs achats de matériel. Ils ont toutefois de nouveau exprimé leur souhait de voir diminuer le scepticisme à l’égard des infrastructures télécoms. «Chaque Suisse souhaite disposer d’un réseau parfait, mais personne n’aime voir une antenne», a résumé André Krause. L’extension du réseau est en outre rendue plus difficile et plus coûteuse par les valeurs limites applicables à la puissance d’émission.
Max Nunziata a aussi rappelé le partenariat conclu par Salt avec Starlink, qui doit permettre à terme d’assurer des connexions SMS et téléphoniques par satellite. Sur le plan technique, cela serait déjà possible, comme Salt l’a montré lors d’un test. Mais l’autorisation de la Confédération fait encore défaut pour pouvoir proposer ce service. Cet exemple montre parfaitement, selon le CEO de Salt, que «la technologie et la réglementation avancent parfois à des rythmes différents».

Marcel Salathé a lui aussi critiqué une réglementation jugée trop stricte. «L’intelligence devient-elle trop chère pour la Suisse?», a demandé le codirecteur de l’EPFL AI Center lors de son intervention. Selon lui, la Suisse, qui a bâti sa prospérité sur le savoir, observe la révolution cognitive en cours au lieu d’y investir. Le pays doit de plus en plus acheter à l’étranger la puissance de calcul nécessaire à l’IA. «Nous ne perdons naturellement pas seulement une grande partie de notre souveraineté; cela générera aussi des coûts très élevés», a-t-il averti. Le chercheur s’est dit préoccupé par le risque que la Suisse perde, à plus long terme, l’accès aux outils dont elle a besoin pour maintenir son excellence scientifique.
Pour y remédier, il est urgent, selon Marcel Salathé, de développer la puissance de calcul en Suisse. Les questions liées à l’efficacité énergétique ou à la protection des données seraient en revanche actuellement surpondérées. À propos de cette dernière, le chercheur a estimé qu’il était désormais devenu habituel «qu’une nouvelle technologie de pointe sorte et que nous ne puissions pas l’utiliser à cause des lois sur la protection des données dans l’UE».
En fin de journée, quatre membres du Conseil national ont été invités à s’exprimer lors d’une table ronde. L’UDC Franz Grüter a souligné qu’il était important, à court terme, d’éviter les dépendances individuelles. Pour cela, la Suisse doit selon lui «collaborer avec tout le monde, avec les entreprises chinoises comme américaines». À plus long terme, il s’agit d’atteindre, sur le plan technique, «un niveau auquel nous pourrons peut-être réduire certaines dépendances». La conseillère nationale socialiste Min Li Marti a plaidé pour la création d’alternatives là où il n’existe aujourd’hui qu’une seule solution possible. La vert’libérale Barbara Schaffner a insisté sur l’importance des compétences en Suisse: «Quand on cuisine, nous devons être capables de remplacer les ingrédients du plat», a-t-elle illustré. Le conseiller national du Centre Gerhard Pfister a pour sa part indiqué être moins inquiet au sujet des talents, mettant plutôt l’accent sur le capital. Sur ce point, la Suisse doit selon lui «décider si nous voulons laisser à la prochaine génération notre pays avec un peu moins de dettes, ou plutôt avec de bons investissements dans des technologies d’avenir».
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