Crypto-économie

Le crypto-franc, mort dans l'oeuf?

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Un membre de la Banque nationale suisse et un rapport catégorique de la Banque des règlements internationaux considèrent totalement illusoire l’idée d’institutionnaliser une cryptomonnaie à l’échelle d’un pays.

(Source: David Shares on Unsplash)
(Source: David Shares on Unsplash)

Lors de la conférence Crypto Valley qui s’est tenue du 20 au 22 juin à Zoug un membre de directoire de la Banque nationale suisse (BNS) a douché les espoirs des crypto-enthousiastes réunis. Thomas Moser a en effet qualifié les monnaies virtuelles de «beaucoup trop primitives» pour être utilisées à l’échelle d’un pays. Un avis tranché qui résonne avec les 28 pages qu’a dédié à ce sujet la Banque des règlements internationaux (BRI) dans son Rapport économique annuel publié dimanche dernier. Baptisé «Cryptomonnaies: au-delà du phénomène de mode», ce document est un pamphlet aussi pédagogique qu’argumenté contre «la promesse illusoire d’une confiance décentralisée».

Selon la banque des banques centrales «les cryptomonnaies actuelles s'avèrent de plus en plus laborieuses à utiliser à proportion que leur usage se développe, contrairement à la monnaie classique, dont le fonctionnement s'améliore à mesure que le nombre de ses utilisateurs augmente et que leur confiance s'accroît.» L’institution sise à Bâle et qui se prévaut de représenter 95% du PIB mondial, «le coût de production d’une confiance décentralisée» est bien trop important pour être déployée à grande échelle.

L’impossible mise à l’échelle

Le problème est tout d’abord énergétique: pour créer cette confiance, le minage des cryptomonnaies et la validation des transactions nécessitent la résolution de problèmes algorithmiques complexes ce qui demande énormément de puissance de calcul et donc énormément d’électricité. Le minage des seuls bitcoins consomme ainsi autant d’énergie que la Suisse souligne la BRI. Mais, au-delà de ces conséquences environnementales, le document affirme que la taille du registre décentralisé soutenant une cryptomonnaie institutionnalisée dépasserait très rapidement les capacités de stockage et de traitement du pays qui l’aurait mise en place. De plus, l’utilisation intensive d’une cryptomonnaie souveraine saturerait rapidement le registre, les transactions s’entasseraient alors dans une file d’attente et les frais associés s’envoleraient poursuit l’institution financière avant cette phrase définitive: «Par conséquent, plus les utilisateurs d’une cryptomonnaie réalisent de transactions, plus le processus de paiement devient lourd, ce qui invalide une propriété essentielle de la monnaie telle qu’on la conçoit aujourd’hui : plus elle est utilisée, plus l'incitation à l’utiliser est forte.»

L’incontrôlable volatilité

Et les habitants d’un pays seraient-ils prêts à accepter une monnaie ultra-volatile? Ils le devront si une cryptomonnaie venait à être institutionnalisée assure la BRI, car une cryptodevise est intrinsèquement volatile. En effet, le fait qu’elle soit par nature décentralisée empêche tout régulateur (centralisé) d’effectuer les ajustements nécessaires à la stabilité des monnaies (émission, dévaluation…). Régie par un protocole rigide, une cryptomonnaie est, elle, irrémédiablement soumise à la seule loi de l’offre et de la demande, et donc volatile. Une volatilité qui refroidira le plus grand nombre, comme en témoigne le faible taux de possesseurs de bitcoins malgré le buzz qui entourent la cryptomonnaie. Enfin, par son développement sur «la fragilité de la confiance dans l’irrévocabilité des paiements», la Banque des banques centrales porte l’estocade aux spéculations en cours sur la mise en place de cryptomonnaies étatiques. En effet, des versions concurrentes d’un même registre peuvent coexister. «Cette situation peut aboutir à des annulations de transaction, par exemple lorsque deux mineurs actualisent le registre quasi-simultanément. Une seule de ces mises à jour pouvant être conservée, l’irrévocabilité des paiements effectués dans chaque version du registre n’est qu’une probabilité», explique-t-elle.

Voilà qui ne va pas enchanter Cédric Wermuth, député socialiste argovien qui a déposé, le 14 mars dernier, un postulat au Conseil national pour que le Conseil fédéral établisse un rapport sur la faisabilité et les enjeux de la création d'un cryptofranc (e-franc). Accepté par le Conseil fédéral et adopté par le national ce postulat est désormais entre les mains du Département fédéral des finances qui doit étudier la question. Ce rapport de la BRI ainsi que la reculade de l’Estonie qui a finalement enterré son projet de cryptomonnaie nationale sont de premiers éléments de réponse sans équivoque.

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