Sherif Rizkalla, Vaultica: «Genève est devenue un pôle de compétences pour renforcer notre présence en Suisse»
A la tête de Vaultica, Sherif Rizkalla détaille la stratégie du nouvel acteur européen de la colocation et ses projets à Genève, tout en partageant son analyse des enjeux de souveraineté, de l’impact de l’IA sur les infrastructures et des défis qui attendent le marché des datacenters.
Après plusieurs années dans le secteur des datacenters, notamment chez Stack Infrastructure, qu’est-ce qui vous a convaincu de prendre la tête de Vaultica?
Deux aspects m’ont attiré. D’abord, Vaultica est une plateforme européenne: la chaîne de décision est courte et les décisions se prennent en Europe. Ensuite, nous nous concentrons sur les données critiques que les entreprises ne souhaitent pas mettre dans le cloud. Nous estimons qu’environ 15 à 20% des données d’entreprise ne sont pas destinées à y migrer. Ces dernières années, beaucoup d’efforts se sont concentrés sur le cloud puis sur l’IA. Cette partie du marché reste moins servie.
Dans un marché déjà concurrentiel, comment Vaultica entend-il se distinguer?
Nous misons sur la proximité, la résilience et la connectivité. Pour certaines données, les entreprises veulent des infrastructures fiables mais aussi proches, afin d’y accéder rapidement. La latence pèse donc dans le choix des implantations. Nous cherchons aussi à garder de la flexibilité dans la relation avec les clients, par exemple sur certaines clauses contractuelles, des fitout et services personnalisés ou le reporting.
Pourquoi Genève occupe-t-elle une place particulière dans votre stratégie?
Il y a d’abord une raison historique: nos activités suisses trouvent leur origine dans Safe Host. Mais Genève est surtout un marché spécifique, avec des banques suisses et internationales, des multinationales et des institutions internationales. Nous y avons aussi développé une équipe expérimentée. Genève est devenue un pôle de compétences pour renforcer notre présence ailleurs en Suisse, puis vers la France et l’Allemagne.
Lorsque vos clients parlent de souveraineté des données, qu’attendent-ils concrètement?
Ils veulent savoir où leurs données sont stockées, sous quelle juridiction elles se trouvent et qui peut y accéder. La souveraineté ne concerne donc pas seulement la localisation. Les opérations, les accès, la protection et la sécurité doivent aussi être gérés localement. A Genève, notamment en raison des exigences du secteur financier, nos deux sites appliquent les standards de sécurité les plus élevés au sein de Vaultica.
L’essor de l’IA commence-t-il déjà à modifier vos infrastructures?
Oui. Nous ne construisons pas de très grandes capacités pour l’entraînement des modèles, mais certains clients commencent à déployer leurs propres applications d’IA dans nos datacenters. Nous voyons surtout des usages d’inférence. Cela implique des GPU plus puissants et nous oblige à revoir l’ingénierie, le refroidissement et la distribution électrique. Dans certains secteurs, comme la banque, il faut aussi prévoir des couches de sécurité supplémentaires.
Quels développements prévoyez-vous pour vos sites genevois?
Nous travaillons à augmenter de 15 à 20% la capacité de notre premier site, tout en améliorant son efficacité énergétique et son PUE. Au total, nous disposons d’environ 6 MW à Genève. Si la demande continue à progresser, nous pourrions devoir investir dans un troisième, voire un quatrième site dans environ trois ans. La connectivité évolue aussi. Notre présence au CERN Internet Exchange Point vise notamment à réduire la latence. Nous avons relié nos sites européens par un anneau allant des pays nordiques à Milan via Genève, avec un aller-retour nord-sud inférieur à 50 millisecondes.
Vous travaillez également sur un projet de récupération de chaleur à Genève. Où en est-il?
Le projet a été développé avec les Services industriels de Genève. La chaleur produite par les serveurs est récupérée pour alimenter le réseau de chauffage à distance de la zone industrielle environnante. L’eau refroidie revient ensuite vers le site, ce qui allège les groupes froids du data center, diminue la consommation électrique et limite les heures de fonctionnement des chillers et des aéro. Le projet a commencé en 2015 et s’est terminé en 2025. Le dispositif a déjà permis de réduire d’environ 45% la consommation de mazout de la zone.
Quels seront, selon vous, les principaux défis du secteur dans les prochaines années?
J’en vois trois: la réglementation, l’énergie et les talents. Il faut trouver un équilibre entre la vitesse de développement des infrastructures et des normes suffisamment fortes en matière de sécurité, de résilience et de durabilité. L’accès à l’énergie et son coût vont aussi devenir un facteur de différenciation. Enfin, l’Europe ne forme pas encore assez de profils pour accompagner la croissance du secteur.
Le marché suisse des datacenters a-t-il atteint une certaine maturité?
Oui, dans une certaine mesure. La Suisse a atteint un certain niveau de maturité, notamment en matière de talents, de profils et d’expérience. Mais le secteur continue d’évoluer. L’IA nous oblige par exemple à revoir nos stratégies de refroidissement et nos mécanismes de distribution d’énergie. Il faut donc continuer à investir: la maturité atteinte aujourd’hui ne sera pas forcément au même niveau dans deux ans.
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