Interview CIO

Martial Challandes, RTS: «L’IT a pris le lead: les fournisseurs broadcast n’avaient pas anticipé la transition»

Martial Challandes, CIO de la RTS. (Source: ICTjournal)
Martial Challandes, CIO de la RTS. (Source: ICTjournal)

Ces dernières années, l’IT a pris une place centrale dans la production audiovisuelle de la RTS. Qu’est-ce qui a rendu ce basculement inévitable et qu’est-ce que cela change concrètement dans la production audiovisuelle?

Aujourd’hui, la production audiovisuelle repose presque entièrement sur des infrastructures IT: réseaux IP, virtualisation, data centers, orchestration… Ce n’est plus le modèle historique du broadcast avec des machines dédiées qu’on gardait dix ans et qu’on ne touchait presque pas. L’IT a développé très vite des compétences audio et vidéo alors que les éditeurs/fournisseurs broadcast n'ont pas anticipé cette transition. Cela change beaucoup de choses dans les métiers, les workflows et les façons de travailler.

La bascule vers des infrastructures entièrement IT transforme les métiers. Quels rôles du broadcast s’effacent aujourd’hui et quels nouveaux profils émergent?

Certains métiers historiques se réduisent, car ils sont liés à un modèle technologique en voie de disparition. Les compétences purement broadcast ne suffisent plus. Très concrètement, la câblerie audio-vidéo traditionnelle laisse place à du câblage réseau standard et à des approches «software defined». En parallèle, des profils hybrides émergent: des ingénieurs capables de maîtriser les codecs et les réseaux tout en comprenant les contraintes de la production et de l’antenne. Ces compétences doivent être développées par la formation et l’accompagnement.

La montée des usages à la demande impose des systèmes de production plus flexibles et digital-first. Comment cette évolution influence-t-elle l’organisation de l’IT et vos choix d’architecture?

La consommation des contenus évolue très vite: le linéaire reste indispensable, mais l’usage du Play RTS progresse fortement. Cela nous oblige à gérer deux chaînes de production en parallèle. D’un côté, une chaîne très «taylorienne», pensée pour des rendez-vous fixes comme le 19h30 ou La Matinale; de l’autre, une chaîne numérique beaucoup plus agile, capable de publier des contenus en tout temps et en accueillant du breaking news. Cette évolution nous pousse vers des outils et des architectures issus du monde logiciel plutôt que du broadcast traditionnel. Progressivement, toute la chaîne de production s’aligne sur des standards plus digitaux et plus flexibles.

La transition vers le tout-IP et des workflows plus agiles demande d’importantes adaptations. Où se situent aujourd’hui les principaux défis humains et organisationnels?

Les défis ne sont pas individuels mais organisationnels. Il s’agit d’adapter la collaboration entre l’IT et la production afin de garantir un résultat impeccable à l’antenne. Les responsabilités sont partagées: l’IT assure la fiabilité, la sécurité et le cycle de vie des outils, tandis que la production reste responsable du direct en cas d’incident. Le passage au tout IP impose également de nouvelles pratiques, comme les mises à jour, la conformité ou la cybersécurité, qui nécessitent un important travail d’accompagnement pour être pleinement intégrées.

La RTS modernise son socle technique: virtualisation, data centers, cloud, orchestration… Quels ont été les choix structurants et quels gains observez-vous déjà?

Nous virtualisons, nous conteneurisons, nous renforçons nos data centers et modernisons les réseaux en temps réel. L’observabilité devient centrale. Le cloud est utilisé, oui, mais de manière mesurée: nous voulons éviter toute dépendance trop forte car notre souveraineté sur nos données est en jeu. L’approche est progressive et structurée et la question des volumes de données pose la question du ROI. Quels projets incarnent le mieux ce nouveau modèle IT ? Au-delà des applications B2C, la refonte des systèmes graphiques est un bon exemple: nous adoptons des technologies issues du gaming, beaucoup plus modernes et flexibles. En parallèle, un important travail de rationalisation est mené afin de réduire la complexité des outils et retrouver de la cohérence dans les workflows.

Vous testez plusieurs cas d’usage autour de la GenAI. Qu’est-ce qui fonctionne réellement aujourd’hui et qu’est-ce qui bloque encore?

Les tests IA montrent que la technologie fonctionne déjà très bien, notamment pour le doublage ou les résumés vidéo. Mais dès qu’il y a du dialecte, du verbatim local, là l’IA se trompe. Il faut quelqu’un derrière qui connaisse la langue, le contexte et l’outil. C’est la même chose pour les résumés de matches ou les infos trafic: pour que l’IA prononce correctement tous les noms de lieux ou de villages suisses, il faut lui fournir des référentiels adaptés. L’IA améliore l’efficacité, mais sans gains financiers significatifs à ce stade. Si la technologie est prête, les métiers ne le sont pas toujours. En tant que média public, nous devons respecter une transparence totale sur l’usage de l’IA. Certains usages, pourtant possibles techniquement, sont exclus s’ils risquent de tromper le public. C’est un principe clair dans notre charte. Cela va encore beaucoup évoluer au regard de l'énorme hype IA en cours!

Sur la cybersécurité: un média public est-il aujourd’hui une cible particulièrement sensible? Constatez-vous une intensification ou une évolution des attaques?

La cyberattaque en 2015 (arrêt diffusion) contre TV5 avait déjà fortement marqué l’industrie. Avec le passage massif au tout-IP, la surface de risque augmente aujourd’hui pour l’ensemble du secteur. Là où les systèmes reposaient autrefois sur des protocoles audio-vidéo isolés, tout est désormais connecté: régies, caméras, infrastructures. Les médias deviennent donc des cibles à part entière, ce qui pousse la RTS et la SSR à renforcer en continu leurs dispositifs de protection. Cette évolution a aussi un impact interne, en imposant l’intégration de pratiques IT comme les mises à jour régulières, la conformité ou le «security by design», inexistantes dans l’ancien monde SDI.

Quel impact la souveraineté numérique a-t-elle sur vos choix cloud?

On utilise le cloud, mais de manière encore très ciblée. Et franchement, la confiance dans certains clouds internationaux devient très difficile. On veut éviter de se retrouver dépendants d’un fournisseur. La souveraineté, c’est notre capacité de choisir, de migrer, de reprendre la main si besoin, dans un cadre juridique le plus proche possible de la Suisse, a minima européen. C’est une approche prudente mais essentielle et qui doit être concertée au niveau SSR.

Dans cinq ans, le broadcast existera-t-il encore comme concept technique?

Les usages évoluent rapidement: la consommation linéaire s’érode, tandis que l’usage du Play RTS continue de progresser. Je ne crois pas à un modèle exclusif: ce n’est pas «ou», mais bien «et». Le linéaire va subsister, mais il ne sera plus central, notamment en termes de durée des contenus et de moments de diffusion. Notre rôle est d’organiser cette transition vers le on-demand et les usages numériques, tout en apportant un maximum de valeur aux métiers.

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