Comment l’accès aux modèles d’IA alimente un marché clandestin
Vol de sessions, clés API compromises et détournement de crédits gratuits: selon une étude d’Okta, une forme de marché noir de l’accès aux modèles d’IA se structure autour de techniques déjà bien connues des cybercriminels.
Le coût croissant de l’utilisation des modèles d’intelligence artificielle crée de nouvelles opportunités pour les cybercriminels. Dans une étude consacrée aux marchés clandestins de l’accès à l’IA, Okta Threat Intelligence décrit un écosystème où des accès volés et des crédits promotionnels détournés permettent de proposer des modèles d’IA à des tarifs largement inférieurs aux prix officiels. Les rabais observés atteindraient parfois 70 à 90%.
Le vol d’accès comme première filière
Le premier mécanisme identifié par Okta repose sur le détournement d’accès existants. Des logiciels malveillants de type infostealer récupèrent notamment des jetons de session et des clés API enregistrés dans les navigateurs. Un jeton de session valide peut permettre à un attaquant de reprendre une connexion déjà authentifiée, sans passer par l’écran de connexion et, dans certains cas, sans être confronté à l’authentification multifactorielle.
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, Okta a analysé un dump de 7 Go publié sur Telegram et provenant de 5’871 machines compromises réparties dans 162 pays. L’ensemble contenait des milliers de jetons d’authentification encore valides ainsi que plusieurs dizaines de clés API stockées en clair. Parmi les services apparaissant dans cet échantillon figurent notamment Google, Microsoft, Anthropic et Amazon. Okta souligne toutefois que ces chiffres ne permettent pas de comparer directement le niveau de compromission des différents fournisseurs. Dans le cas de Google, Microsoft ou Amazon, les chiffres portent en outre sur les principaux jetons générés par leurs systèmes de single sign-on et ne concernent donc pas uniquement leurs services d’IA.
L’étude a également identifié plusieurs milliers de JSON Web Tokens. Près de 18% contenaient des données personnelles en clair, telles que des noms, des numéros de téléphone ou des adresses e-mail. Des informations susceptibles, selon Okta, d’être ensuite exploitées dans des campagnes de phishing ou d’ingénierie sociale.
Des essais gratuits transformés en accès revendus
Un autre mécanisme de fraude consiste à détourner des essais gratuits et des crédits cloud. Certains opérateurs créeraient massivement de faux comptes afin d’accumuler des crédits promotionnels, puis feraient transiter les requêtes de leurs propres clients à travers ces comptes.
Okta cite notamment le service Poison Claude, qui proposerait à prix réduit un accès à des modèles d’Anthropic en exploitant des crédits AWS. Une route API mal configurée aurait permis aux chercheurs d’observer près de 900 utilisateurs actifs. Un autre service mentionné dans l’étude affirme exploiter des programmes de crédits destinés aux startups.
La fraude peut atteindre une échelle industrielle. Chez une entreprise de vidéo IA proposant des essais gratuits, Okta affirme avoir observé plus de 105’000 tentatives de création de comptes en un mois, provenant de seulement 251 adresses IP. L’analyse des domaines e-mail montre par ailleurs un profil très différent pour les inscriptions probablement automatisées: Outlook.com y arrive largement en tête, alors que Gmail domine de très loin l’ensemble des inscriptions.
Au-delà du coût financier pour les titulaires de comptes compromis, cette économie parallèle complique aussi l’attribution des activités malveillantes. Les opérations apparaissent en effet comme provenant de comptes légitimes détournés. Pour limiter le risque, Okta recommande notamment une surveillance continue des sessions, des restrictions appliquées aux clés API et le recours à des moyens d’authentification résistants au phishing, comme les passkeys.