Marché du travail

Thibaud De Balby, Michael Page: «Les entreprises romandes cherchent toujours plus de spécialistes cloud et DevOps»

Les projets numériques des entreprises romandes se développent, leurs besoins de compétences évoluent et les spécialistes restent une denrée rare sur le marché suisse. A cela s’ajoute que la pandémie a modifié la relation et les attentes des recruteurs et des candidats. Observateur privilégié, Thibaud De Balby, Responsable du domaine IT chez Michael Page, revient sur ces changements en entretien avec ICTjournal.

Responsable du domaine IT chez Michael Page, Thibaud De Balby constate que les formations sont un enjeu tant pour les candidats que pour les recruteurs.
Responsable du domaine IT chez Michael Page, Thibaud De Balby constate que les formations sont un enjeu tant pour les candidats que pour les recruteurs.

On sait que les initiatives IT se multiplient dans les entreprises romandes et que les collaborateurs qualifiés sont difficiles à trouver. Dans quels secteurs assiste-t-on à une hausse importante des embauches de spécialistes?

Il y a une demande forte et continue dans le domaine de la santé, où les projets d’infrastructure et de cybersécurité sont nombreux. L’industrie recherche aussi de plus en plus de spécialistes, notamment dans les domaines de l’ERP et de la data. Pour le reste, les banques et les administrations publiques ont des besoins importants, mais cela n’est pas nouveau.

Constatez-vous de manière générale de gros changements dans les salaires pratiqués dans l’IT en Suisse romande?

On n’assiste pas à de gros bouleversements, mais les salaires tendent à augmenter, même dans des métiers souvent délocalisés comme le support. La hausse générale des rémunérations s’explique tant par la pénurie de candidats que par les investissements réalisés par les entreprises dans leurs systèmes d’informations en 2020 et 2021.

Vous évoquez le cas du support. Assiste-t-on à une réinternalisation de certaines fonctions IT?

On l’observe dans le domaine du support. Après qu’elles ont relocalisé cette fonction dans des régions nearshore ou offshore, on voit des entreprises reconsidérer aujourd’hui cette organisation lorsque le succès est mitigé. Certaines sociétés conservent le support externalisé pour le niveau 1 mais réinternalisent le niveau 2, d’autres se réorientent vers des prestataires locaux pour le niveau 1. Dans le domaine du développement applicatif également, des entreprises rapatrient l’activité pour des questions d’agilité ou en raison de la pénurie de spécialistes dans les localisations nearshore, comme l’Europe de l’Est. A part ces deux domaines, les autres postes IT ont bien moins subi de délocalisation.

Quels sont aujourd’hui les postes IT émergents ou qui gagnent en popularité dans la région?

On assiste à une forte croissance pour les postes liés au DevOps et au cloud, tant du côté du développement que de l’infrastructure. Les entreprises recherchent des ingénieurs DevOps pour l’intégration continue, mais aussi des SRE (Site Reliability Engineer, ndlr) ou encore des profils avec de l’expérience et des certifications sur AWS et Azure. Et même si les candidats n’ont pas précisément ces compétences, les entreprises attendent d’eux qu’ils aient travaillé dans un environnement DevOps à déploiement continu. Ce sont des demandes que l’on n’avait pas il y a trois ans. C’est une vraie tendance, qui fait aussi que les salaires ont fortement augmenté dans ces domaines.

Qu’en est-il des thématiques en vogue, comme la cybersécurité, la donnée ou le RPA? Ces tendances se reflètent-elles sur le marché de l’emploi?

On sait qu’avec les incidents qui se multiplient, les entreprises sont toujours plus attentives au sujet de la cybersécurité. En matière de recrutement, la demande de spécialistes cyber est assez soutenue en Suisse romande, mais elle est surtout en forte augmentation en Suisse alémanique. Du côté de la donnée, les projets de gouvernance sont nombreux et les entreprises recherchent de plus en plus de data engineers et de data scientists, tant dans l’IT que dans le business, en particulier dans le marketing. Enfin, le sujet du RPA grandit énormément dans la santé, l’assurance et la banque, et plus généralement dans l’automatisation des processus financiers des entreprises. Là aussi, la tendance est spécialement forte en Suisse alémanique, les spécialistes sont rares et les rémunérations se sont envolées.

A côté des compétence techniques, qu’attendent aujourd’hui les entreprises des spécialistes IT qu’elles recrutent?

Plusieurs choses. D’abord, les entreprises recherchent des spécialistes qui s’intéressent à leur domaine d’activité et aux problématiques métier, voire qui jouissent d’une expérience dans leur secteur. Le temps est fini où les informaticiens travaillaient dans une bulle. On attend des candidats qu’ils comprennent les enjeux, qu’ils fassent preuve de curiosité et qu’ils sachent évoluer en équipe et communiquer avec leurs collègues du métier ou avec d’autres spécialistes IT à l’étranger. Les entreprises souhaitent aussi des collaborateurs faisant preuve d’agilité et de responsabilité à l’égard du domaine qu’ils ont à gérer. J’ajouterais que les firmes apprécient un candidat qui se tient au courant des dernières tendances technologiques, voire qui se forme par lui-même en e-learning par exemple. Un spécialiste conjuguant toutes ces qualités intéressera beaucoup d’entreprises.

Du côté des collaborateurs et candidats, quels sont les critères qui les font choisir un job plutôt qu’un autre?

Les profils IT étant très demandés, ils peuvent se montrer exigeants à l’heure de choisir leur employeur et leurs attentes évoluent. Depuis quelques temps déjà, la rémunération n’est plus le principal facteur de choix d’un emploi; les spécialistes veulent également une entreprise qui donne du sens à leur travail. Ils attachent aussi de l’importance au projet technique de l’entreprise, à l’opportunité de travailler sur des sujets et innovants et des technologies de dernière génération. Les jeunes professionnels sont par ailleurs sensibles aux formations proposées par l’entreprise. Pouvoir obtenir une certification de CISSP ou avoir la possibilité de suivre une formation en management sont aujourd’hui de gros atouts. Les employeurs peinent parfois à saisir cette opportunité d’attirer des candidats.

Les attentes des spécialistes IT envers leur employeur ont-elle changé avec la pandémie? Assiste-t-on a une vague de démissions comme c’est le cas aux Etats-Unis?

On ne peut pas parler de lassitude et de remise en question généralisées chez les spécialistes IT à l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis. Il n’y a pas non plus de vague de départs volontaires en Suisse romande. Mais la pandémie a changé les choses: les relations avec les collègues se limitant souvent à des rapports transactionnels, le lien avec l’entreprise s’atténue. Vu la situation du marché, un spécialiste sait qu’il trouvera sans peine un nouveau job. Le phénomène est particulièrement critique pour les nouveaux collaborateurs - l’attention portée à l’onboarding est d’autant plus importante. Un autre changement survenu avec la pandémie concerne le travail flexible: avant la possibilité de faire du télétravail était vue comme un avantage, aujourd’hui ne pas le proposer est un point négatif.

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